Il y a des enfants qui demandent où se trouve la maison de leurs grands-parents. D’autres savent que leurs parents viennent du Nord-Kivu ou du Sud-Kivu, mais ne connaissent ces lieux qu’à travers des photographies anciennes, des appels familiaux et des souvenirs racontés à voix basse. Il y a aussi ceux qui ont fui très jeunes, sans pouvoir retenir l’image de leur école, de leur rue ou de la cour familiale.
Pour eux, l’exil n’est pas un épisode. C’est le décor de l’enfance.
Le thème de cette année,
Même pour un seul de ces enfants
, devrait empêcher que ces vies soient réduites à des statistiques, à des cartes de déplacement ou à des slogans diplomatiques. Un enfant réfugié n’est pas seulement une personne ayant besoin d’assistance. Il est un enfant qui a besoin d’un nom reconnu, d’un acte de naissance, d’une école, de soins, d’une protection et de la promesse qu’il pourra un jour vivre sans peur dans le pays de ses parents.L’exil ne commence pas à la frontière
L’histoire de ces enfants ne commence pas dans un camp de réfugiés. Elle commence bien avant, dans les violences qui ont traversé l’est de la RDC depuis les années 1990.
Après le génocide perpétré contre les Tutsis au Rwanda en 1994, des éléments des ex-Forces armées rwandaises, les ex-FAR, ainsi que des milices Interahamwe se sont repliés vers l’ancien Zaïre. Au fil des années, ces structures se sont reconstituées et ont installé une présence armée durable dans les Kivu. Les FDLR, créées en 2000 à partir de groupes armés antérieurs comprenant notamment des éléments issus des ex-FAR et des Interahamwe, s’inscrivent dans cette continuité.
Ce moment a contribué à installer une insécurité qui n’était plus seulement régionale ou militaire. Elle est entrée dans les villages, dans les maisons, dans les champs et sur les routes. Elle a fait de la fuite une habitude de survie.
Pour certaines familles tutsies congolaises, banyamulenge et d’autres communautés vivant dans les zones les plus exposées, le départ est devenu la seule manière de protéger les enfants. Partir, ce n’était pas choisir un autre pays. C’était chercher une nuit sans coups de feu, une route sans embuscade, une école qui ne ferme pas au lendemain d’une attaque.
Les traces de la violence
Les FDLR restent sous sanctions du Conseil de sécurité des Nations unies. Les motifs publics de ces sanctions mentionnent notamment les attaques contre les civils, les violences sexuelles, les enlèvements, les recrutements forcés et les activités déstabilisant la paix dans l’est de la RDC.
Les archives de Human Rights Watch donnent une mesure de ce que cette violence signifie pour des familles. En 2009, l’organisation a documenté plus de 1 400 morts civiles délibérées entre janvier et septembre dans l’est de la RDC, impliquant les FDLR, des militaires congolais et d’autres groupes armés.
Le 10 mai 2009, à Busurungi, dans le territoire de Walikale, au Nord-Kivu, au moins 86 civils ont été tués, dont 25 enfants, 23 femmes et sept personnes âgées. Le 12 avril, à Mianga, dans le même territoire, 45 civils avaient été tués. À Chiriba, dans le territoire de Kalehe, au Sud-Kivu, dix personnes avaient été tuées vers la fin du mois de mai. Human Rights Watch relie ces attaques aux FDLR.
Derrière chaque bilan, il y a ce que les rapports ne peuvent pas entièrement mesurer : un enfant qui ne retourne pas chercher son cahier, une mère qui ne retrouve plus son fils, une famille qui part sans fermer la porte de sa maison parce qu’elle sait qu’elle ne reviendra peut-être pas.
L’exil commence rarement par une décision. Il commence par une peur devenue plus forte que l’attachement à un lieu.
Quand l’identité devient un risque
Les enfants réfugiés tutsis congolais et banyamulenge vivent souvent avec une inquiétude supplémentaire : celle de voir l’identité de leurs parents transformée en accusation.
Pourtant, les Tutsis congolais du Nord-Kivu et les Banyamulenge du Sud-Kivu sont des communautés congolaises. Leur histoire, leurs terres et leur citoyenneté ne devraient pas avoir à être défendues chaque fois que la région traverse une crise. Mais lorsque des discours les présentent comme étrangers, suspects ou assimilés à des groupes armés, le danger ne reste pas dans les débats publics. Il entre dans les familles.
Il y a alors des enfants qui grandissent avec une géographie incertaine. Ils vivent dans un pays d’accueil, mais savent que leur maison est ailleurs. Ils portent la nationalité de leurs parents, mais entendent parfois que cette nationalité est mise en doute. Ils apprennent très tôt que leur nom, leur langue ou leur visage peuvent être interprétés par d’autres comme une preuve de non-appartenance.
Le Bureau conjoint des Nations unies aux droits de l’homme a rappelé que les discours incitant à la discrimination, à l’hostilité ou à la violence menacent directement les droits fondamentaux et la cohésion sociale. Les Nations unies soulignent également que le discours de haine peut précéder des crimes d’atrocité.
Les mots peuvent être moins visibles qu’une arme. Mais ils peuvent faire durer l’exil, empêcher le retour et transmettre la peur d’une génération à l’autre.
Grandir dans les pays d’accueil
Le Rwanda, le Burundi, l’Ouganda, le Kenya, la Tanzanie et la Zambie accueillent des familles congolaises depuis des années. Cet accueil mérite d’être reconnu. Il offre aux familles une possibilité de se mettre à l’abri, d’inscrire les enfants à l’école, de recevoir des soins et de reconstruire des liens après la fuite.
Mais l’exil n’est pas toujours synonyme de sécurité complète. Dans les camps comme dans les communautés d’accueil, les familles réfugiées restent exposées à la précarité, aux difficultés d’accès à l’alimentation, au logement, aux soins, aux documents, au travail et à l’éducation. Pour certaines familles banyamulenge, le Burundi porte aussi la mémoire d’une tragédie qui rappelle que la protection des réfugiés ne peut jamais être considérée comme acquise.
Dans la nuit du 13 août 2004, le centre de transit de Gatumba, situé près de Bujumbura, au Burundi, a été attaqué par un groupe armé. Le centre accueillait des réfugiés congolais et des rapatriés burundais avec l’assistance du HCR. L’enquête conjointe de la MONUC, de l’ONUB et du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a établi que 152 réfugiés congolais banyamulenge avaient été tués, 106 personnes blessées et huit autres portées disparues. Les victimes avaient été ciblées en raison de leur identité ethnique.
Human Rights Watch a également documenté l’attaque et indiqué que des victimes étaient des réfugiés banyamulenge ayant fui les violences dans l’est de la RDC. L’organisation a conclu que des combattants des Forces nationales de libération, les FNL, étaient responsables de l’attaque. Elle a aussi relevé que les forces burundaises n’étaient pas intervenues malgré la proximité de positions militaires et que les casques bleus n’avaient appris l’assaut qu’après sa fin.
Gatumba demeure, plus de vingt ans après, une blessure ouverte pour les survivants et les familles des victimes. Ce drame dit quelque chose de fondamental sur la condition de réfugié : fuir son pays ne met pas nécessairement fin au danger. Pour les enfants qui ont survécu, perdu un parent ou grandi dans l’ombre de cette attaque, l’exil porte une mémoire de peur qui ne disparaît pas avec le passage du temps.
Aujourd’hui encore, les besoins de protection restent considérables au Burundi. En avril 2025, le HCR signalait que l’arrivée de réfugiés congolais mettait les services d’assistance sous pression. Les contraintes financières affectaient l’aide alimentaire et les services de santé, tandis que plus de 400 enfants non accompagnés ou séparés de leur famille nécessitaient une protection renforcée.
En Ouganda, des centaines de milliers d’enfants réfugiés sont intégrés, avec les enfants des communautés hôtes, dans les établissements scolaires des zones d’accueil. Mais le passage au secondaire demeure difficile. Au premier trimestre de 2026, le HCR indiquait un taux brut de scolarisation secondaire de 9% pour les réfugiés.
L’école ne règle pas tout. Mais elle crée une pause dans l’exil. Elle protège l’enfant de l’isolement, lui rend un rythme, une langue commune, des camarades et une idée du futur. Comme l’expliquait un élève réfugié congolais au Rwanda dans un témoignage relayé par le HCR :
L’école nous protège parce qu’elle nous évite de rester dans la rue.
Revenir n’est pas seulement rentrer
La question du retour est souvent formulée de manière administrative : combien de personnes ont traversé la frontière, combien sont inscrites sur une liste, combien ont reçu une assistance. Mais une famille ne revient pas seulement lorsqu’elle passe un poste-frontière.
Elle revient lorsqu’elle peut retrouver une maison ou un lieu où vivre. Lorsqu’elle peut inscrire ses enfants dans une école. Lorsqu’elle possède des papiers. Lorsqu’elle peut travailler, se soigner et circuler sans craindre une nouvelle fuite. Lorsqu’elle n’est plus obligée de prouver, chaque jour, qu’elle appartient au pays où elle est née.
Pour les familles tutsies congolaises et banyamulenge en exil, le retour suppose donc une sécurité réelle, l’accès à la terre, une justice face aux crimes, la reconnaissance de la citoyenneté et le refus de toute discrimination.
La protection avant les slogans
L’avenir des enfants réfugiés dépend de décisions politiques concrètes. Il dépend de la neutralisation des groupes armés qui menacent les civils, du respect des sanctions internationales, de la lutte contre les discours de haine et de la capacité des institutions à protéger tous les citoyens de façon égale.
Les rapports du Groupe d’experts des Nations unies ont fait état de coopérations et de coordinations entre des éléments des FARDC, des groupes Wazalendo et les FDLR dans le cadre des hostilités récentes. Cette question ne relève pas uniquement du débat militaire. Elle concerne directement les familles réfugiées : il est difficile de demander à une mère de rentrer avec ses enfants lorsqu’elle craint que les forces qui auraient dû les protéger soient associées à un groupe dont les violences ont nourri leur exil.
La Journée mondiale du migrant et du réfugié ne devrait donc pas se contenter de messages de compassion. Elle devrait rappeler une obligation : rendre le retour possible. Cela implique d’empêcher les groupes armés de nuire, de punir les crimes, de protéger les communautés exposées et de refuser les paroles qui transforment une identité congolaise en motif de suspicion.
Le pays à retrouver
Même pour un seul de ces enfants
: cette phrase devrait suffire à orienter les politiques publiques et les efforts diplomatiques.Car un enfant réfugié ne demande pas à être au centre d’un récit politique. Il demande une école, un document, un repas, un foyer et une vie sans peur. Il demande que le pays de ses parents cesse d’être une image lointaine aperçue sur un téléphone.
La région des Grands Lacs ne pourra pas parler sérieusement de paix tant que des enfants congolais apprendront le Congo à distance. La dignité de ces enfants sera restaurée le jour où ils pourront y vivre, y étudier et y construire leur avenir sans devoir expliquer qui ils sont.